Sans frontières
Ce qui mérite notre attention
Des tentes ont poussé dans pratiquement tous les parcs ces derniers mois. Des petites maisons temporaires — ou pas —, des abris fragiles qui accueillent des vies qui n’ont plus d’autre place où s’installer. Rien à voir avec les joyeuses tentes de vacanciers sur des sites touristiques accueillants.
Ces tentes habitent mes pensées. Surtout quand j’essaie d’imaginer les parcours de vie qu’elles abritent. Je pense à ce que nous choisissons inconsciemment de voir, à ce que nous apprenons à ne plus regarder, à ce qui finit par devenir si familier qu’on ne le remarque plus.
C’est sans doute pourquoi le travail artistique de la Fée des trottoirs me touche autant. Dans les fissures des trottoirs, elle installe de petites mosaïques, à des endroits auxquels nous prêtons généralement très peu d’attention. Pour les découvrir, il faut ralentir le pas, regarder où l’on pose les pieds et accepter de s’attarder sur des choses que nous aurions pu laisser passer.
Ces mosaïques et les tentes dans les parcs n’ont évidemment rien à voir, mais elles racontent notre manière d’habiter la ville et de regarder ce qui s’y trouve en marge, dans les espaces auxquels nous accordons le moins de valeur. La Fée des trottoirs choisit d’y déposer de la beauté. Les tentes, elles, nous confrontent à la triste réalité de qui ne trouve plus sa place ailleurs, quelle qu’en soit la raison.
Dans les deux cas, quelque chose m’exhorte de ne pas détourner les yeux.
C’est aussi ce que le théâtre m’apprend depuis toujours : le travail de l’artiste consiste notamment à reconnaître ce qui mérite qu’on s’y attarde. Une création commence souvent par quelque chose de fragile — une rencontre, une intuition, une question — et demande qu’on lui accorde suffisamment de temps et d’attention pour découvrir ce qu’elle recèle et ce qu’elle peut devenir.
Cette idée façonnera d’ailleurs la saison 2026-2027 du Carrousel.
Dans Traversée, le texte d’Estelle Savasta que nous créerons en novembre, Nour quitte Youmna, la femme qui l’a élevée, pour entreprendre clandestinement un voyage vers sa mère biologique qu’elle ne connaît pas. Elle part à la rencontre de ses origines, mais emporte avec elle tout ce que Youmna lui a transmis : une langue, une histoire, une manière d’aimer et de comprendre le monde. Un documentaire réalisé par Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist accompagnera le spectacle dans tous les théâtres que nous visiterons. Composé d’une douzaine de témoignages de personnes migrantes, le documentaire dialoguera avec l’œuvre scénique, comme un contrepoint vivant qui permettra d’aborder autrement les questions soulevées par le spectacle.
Dans Homme doux, un texte de slam de Mathieu Gosselin mis en scène par Émanuel Frappier, nous inviterons les jeunes à réfléchir, dans leur propre classe, à ce que signifie être un garçon aujourd’hui et aux modèles de masculinité que nous transmettons. Ce sont de bien grands sujets à aborder avec des enfants et des ados, mais nous croyons à leur intelligence et à leur capacité à philosopher sur des sujets essentiels. Faire du théâtre pour eux, c’est leur faire confiance et reconnaître leur capacité à se positionner sur des sujets qui peuvent a priori paraître compliqués.
Cette confiance est aussi au cœur de la manière dont j’aimerais que Le Carrousel soit habité toute l’année. Hugo Fréjabise sera artiste en résidence et artiste associé, avec son projet La révolution est un ballon rouge gonflé à l’hélium avec lequel on s’envoie des lettres d’amour. Je lui ai dit qu’il était chez lui au Carrousel. Je souhaite que ce soit plus qu’une formule : cher Hugo, tu as les clefs de la maison, viens y travailler, chercher, rencontrer les autres, et transforme cet espace en une maison qui te ressemble, à toi aussi.
Geneviève Bélisle, Rosalie Cournoyer, Julie Le Tallec, Timothée Galais-Bayonne et Phara Thibault seront également associés à la compagnie. Nous nous retrouverons autour de leurs projets, avec l’envie de partager questions, obsessions et visions. Une communauté artistique se construit dans le temps, en faisant consciemment la part belle à la différence et à la richesse de l’imprévu.
Cette attention à la place que nous laissons aux autres et à leurs besoins dépasse toutefois les murs du Carrousel et notre communauté artistique. Elle touche, plus largement, à la manière dont nous choisissons d’habiter une ville et de faire société. Qu’est-ce qui mérite notre attention ? Qui acceptons-nous de voir, et qui préférons-nous tenir à distance, dans les espaces auxquels nous accordons le moins de valeur ?
En acceptant implicitement la relégation de ses concitoyens les plus fragilisés dans des semblants de campements improvisés, notre société tente de cacher les fissures économiques, sociales et culturelles qui s’agrandissent en son sein. Au point de banaliser cette réalité à défaut d’avoir pu mettre en place les moyens de prévention qui auraient pu l’éviter, du moins partiellement.
Au Carrousel, nous n’acceptons pas cette réalité qui pourtant nous dépasse. Nous voulons donc, à notre mesure et par le biais de notre mandat artistique, aider un maximum de personnes à conforter leur place dans cette société qui est la nôtre.
Cette saison, nous prendrons plus que jamais soin des artistes qui cherchent, des enfants qui questionnent, des histoires qui circulent et qui transforment celles et ceux qui les accueillent, à savoir le public qui nous suit et nous fait confiance. Le Carrousel se voudra encore et toujours un lieu où l’on peut travailler, réfléchir, se tromper, recommencer, donner le meilleur de soi, prendre le meilleur des autres et trouver sa place en grandissant, quel que soit son âge.
Une mosaïque de la Fée des trottoirs ne fait pas disparaître les fissures. Mais elle y dépose quelque chose qui nous pousse à regarder, mieux et autrement. J’en suis persuadée, le théâtre peut faire la même chose : créer, dans et au travers les failles, des espaces où nous pouvons encore nous rencontrer et nous épauler, les uns, les unes et les autres, quel que soit le lieu que nous occupons.
Marie-Eve Huot
Directrice artistique
SAISON 2026-2027 |
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CRÉATIONS |
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TRAVERSÉE |
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HOMME DOUXIdée originale : Marie-Eve Huot |
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EN TOURNÉE |
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JOSÉPHINE ET LES GRANDES PERSONNESTexte : Marie-Hélène Larose-Truchon |
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UNE PETIT FÊTE – CABARET DE LA DISSIDENCE |



