Après nous
Photo : Maxime Pelletier-Huot
Depuis 4 ans maintenant, j’ai le privilège de représenter le Québec à la Commission Internationale du Théâtre Francophone[1], aux côtés d’artistes venant de la Belgique, du Bénin, du Canada, de la France, du Luxembourg, de l’Organisation internationale de la Francophonie et, cette année, d’Haïti.
Ce printemps, la Commission tenait son assemblée générale à Fort-de-France, en Martinique. On ne ressort pas indemne de ces semaines d’analyses, d’échanges, de rencontres et de chocs esthétiques.
Pendant sept jours, en plus de découvrir les imaginaires des artistes martiniquais, nous avons été portés par la pensée des sœurs Nardal, de Césaire, de Chamoiseau, de Glissant, de Fanon et de leurs héritiers et héritières. Nous avons été mis en présence des mémoires, des blessures et des traumas qui découlent encore aujourd’hui de l’esclavage et du colonialisme. Des réalités dont la violence demeure difficile à concevoir et à porter, mais qu’on se doit d’écouter avec attention, humilité et respect.
La beauté de la Martinique, sa nature et l’accueil de celles et ceux qui nous y ont reçus nous ont offert l’espace nécessaire pour entendre cette réalité et poursuivre la réflexion.
Toute la semaine, la présence invisible des enfants auxquels j’ai choisi de m’adresser comme artiste a nourri ma lecture et, surtout, a soulevé en moi des questions qui demeurent sans réponse. Les enfants font partie de celles et ceux dont la parole et les intérêts peinent encore à être pleinement reconnus dans l’espace social. Chaque jour, nombre d’entre eux sont confrontés à des formes d’exclusion qui limitent leur développement, leur reconnaissance et leur possibilité de grandir dans des conditions favorables à leur épanouissement.
Cette réflexion sur la place accordée aux enfants dans notre société m’oblige à reconsidérer certains fondements de mon travail de metteuse en scène. Comment préserver mon intégrité artistique tout en respectant l’indépendance d’esprit des enfants auxquels je m’adresse ? Comment nourrir leur liberté d’interprétation face aux spectacles que nous leur proposons, alors qu’ils ne choisissent que rarement eux-mêmes de venir au théâtre ?
J’ai choisi de faire du théâtre pour les publics d’enfants parce que les fréquenter m’obligent à renouveler sans relâche mon regard sur l’existence. Avec eux, pas le choix d’adopter une posture d’étonnement, d’espoir et de courage pour réfléchir au chaos de notre monde. Faire du théâtre pour les enfants me demande de rester attentive, humble, consciente que le décalage générationnel me guette en permanence et que la pertinence n’est jamais une chose acquise.
En choisissant les jeunes publics, je me suis promis de ne pas simplifier le monde que je choisis de leur raconter à ma manière, mais plutôt de les accompagner pour le traverser dans toute sa complexité. Les récits portés à la scène ne servent pas seulement à divertir : ils ouvrent des portes. Ils créent des espaces où chaque personnage peut exister dans sa singularité. Des espaces où la différence n’est pas une menace, mais une richesse. Où la rencontre devient possible.
Mon séjour en Martinique et tout ce que j’y ai découvert m’ont rappelé combien cette promesse faite à moi-même est précieuse.
Alors que, partout autour de moi, les discours se durcissent, alors que les réponses simples semblent séduire parfois davantage que les réalités complexes, nous avons besoin de préserver ces lieux de dialogue, d’écoute et d’imagination. Nous avons besoin de continuer à défendre une société capable de faire une place à toutes les voix, y compris celles que l’on entend moins souvent. Les enfants en font partie. Comme tant d’autres personnes ou communautés auxquelles il faut encore rappeler qu’elles ont pleinement droit de cité.
J’aime penser que le théâtre participe modestement à cette construction non pas en donnant des leçons, mais en cultivant notre capacité à entrer en relation. À reconnaître la dignité de l’autre. À accepter que le monde soit plus vaste, plus mouvant et plus complexe que les frontières que nous traçons parfois pour nous rassurer.
À l’automne prochain, les Québécois et Québécoises serons appelés à faire des choix collectifs. Chacun chacune les fera selon son histoire, ses convictions et ses espoirs, et j’espère que nous prendrons aussi le temps de nous demander quelle société nous souhaitons léguer aux enfants et aux jeunes.
Pour ma part, cette nouvelle saison passée à la direction artistique du Carrousel m’aura rappelé que la beauté naît souvent de ce qui nous relie, des histoires que nous partageons, des différences que nous accueillons, des liens que nous choisissons de tisser.
C’est avec cette conviction que je conclus cette saison théâtrale, et avec le souhait de continuer à imaginer ensemble un monde à la hauteur des enfants qui l’habitent aujourd’hui et qui l’habiteront demain, bien après nous.
Marie-Eve Huot
Directrice artistique
[1] La CITF a comme mission de soutenir la recherche et l’exploration des pratiques théâtrales, de favoriser la création et la circulation d’œuvres et d’encourager l’émergence de nouvelles voix dramaturgiques dans un esprit de solidarité, d’ouverture et de rayonnement à travers la francophonie.